Ce souvenir d’enfance remonte à près de trente ans. Suis-je vraiment assez vieux pour cela ?
J’ai environ dix ans.
Nous sommes au milieu de la nuit et mon père me secoue pour me réveiller. Je suis fatigué, je veux me retourner et me rendormir. Je sens qu’il fait froid hors de mes couvertures, et je ne veux pas bouger. J’entends aussi mes frères et sœurs qui commencent à remuer. Apparemment, tout le monde se lève maintenant. Mais fait-il encore nuit dehors ?
Mes pensées reviennent à la veille pour tenter de comprendre ce qui se passe. C’était Chabbat. Je ne me souviens de rien d’inhabituel à propos de ce Chabbat. Nous étions allés à la choul, avions pris notre repas, joué, lu, fait les fous et, après la Havdala, on nous avait envoyés au lit.
Ah, voilà. C’est à ce moment-là qu’on nous avait dit qu’il y avait quelque chose de différent. On nous avait dit d’aller dormir, car cette nuit, après minuit, nous retournerions à la choul. Nous nous y retrouverions pour réciter les Seli’hot.
Nous nous habillons du mieux que nous pouvons dans la pénombre. Personne ne parle ; nous sommes tous trop fatigués pour dire quoi que ce soit. Je me demande : « Mon père a-t-il dormi avant de nous réveiller, ou est-il resté éveillé ? »
En bas, mon père me tend un livre neuf aux pages encore impeccables. (J’ai toujours cet exemplaire et je m’en sers encore. Bien que de nombreuses éditions aux caractères plus nets aient paru depuis, celui-ci me relie à mes premières Seli’hot.)
Nous restons silencieux pendant le trajet vers la choul. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir pensé : « Pourquoi la climatisation est-elle allumée ? Il fait si froid. »
À la choul, les lumières brillent et la foule a pris place. Je constate avec fierté que c’est mon père qui conduira l’office.
Pendant quelques minutes, des sourires nous échappent en voyant nos amis, qui eux aussi semblent avoir été arrachés à leur lit à l’instant. Nous marmonnons quelques mots de salutation.
On annonce la page. « Les Seli’hot de la première nuit se trouvent à la page 12. » Un instant plus tard, mon père proclame : « Achrei yochvei veite’ha… »
Voilà, c’est commencé : le compte à rebours qui nous conduit à Roch Hachana. Le grand jour approche. Il est temps de devenir un peu plus sérieux. De quoi un enfant de dix ans peut-il bien avoir à se soucier ? Je ne m’en souviens pas, mais j’étais saisi par la réalité et la solennité de l’instant.
En quelques minutes, les mélodies poignantes commencent à m’imprégner.
J’oscille entre mes efforts pour prononcer les mots et le sommeil qui me gagne de nouveau. Je mène mon combat d’enfant de dix ans : le sommeil contre l’expérience, la voie facile contre celle qui en vaut la peine. L’histoire et le combat de la vie.
La suite est floue.
D’une manière ou d’une autre, nous sommes rentrés chez nous, nous nous sommes recouchés, et voici maintenant le matin. Nous passons le dimanche épuisés et grognons.
Si vous me demandiez si je renoncerais à cette expérience, ma réponse serait un « non ! » retentissant.
Mes amis, voilà ce que sont les Seli’hot.
Elles sont le trait d’union entre le passé et l’avenir. C’est ainsi que les Juifs commencent à « roch-hachaniser » (si je puis me permettre d’en faire un verbe). L’effort, les mélodies poignantes, le fait de nous transporter vers un plan plus élevé, vers un lien plus profond avec D.ieu. Vers une réalité qui nous échappe tout au long de l’année.
Voilà ce que sont les Seli’hot.

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