Remarque : le 5 Av est l’anniversaire du décès de celui qui fut peut-être le plus important kabbaliste du dernier millénaire, le Arizal (acronyme de « Notre maître Rabbi Its’hak Louria, de mémoire bénie », 1534–1572).

Lorsque le Maharchal entendit parler des prodiges que le Arizal accomplissait à Safed, il craignit qu’il ne s’agisse de magie noire et envisagea sérieusement d’excommunier le Arizal et ses disciples. Le Arizal apprit ce qui se préparait et décida d’envoyer ses deux principaux élèves à Lublin afin de présenter ses enseignements au Maharchal et d’empêcher une erreur aussi terrible. Ces disciples étaient eux-mêmes de grands justes : il s’agissait de Rabbi ‘Haïm Vital (qui allait devenir le principal diffuseur des enseignements du Arizal en Afrique du Nord et au Moyen-Orient) et de Rabbi Israël Sroug (qui en deviendrait le principal représentant en Europe).

[Le « Maharchal », Rabbi Chlomo Louria, était l’un des plus éminents érudits de la Torah du XVIe siècle. Ses écrits sont encore étudiés et révérés de nos jours. Il exerça les fonctions de rabbin et de président du tribunal rabbinique de Lublin, l’un des centres les plus importants de la vie juive à cette époque. Il était apparenté à Rabbi Its’hak Louria, dont il était probablement le grand-oncle.]

En récompense de vos efforts, vous pourrez rendre visite au Machia’h de notre génération…

En guise de « rétribution » pour leur voyage, le Arizal leur révéla un profond secret : le nom et le lieu de résidence du Machia’h ben David de leur génération. À chaque génération, leur expliqua-t-il, naissent un Machia’h issu de David et un Machia’h issu de Joseph. Si la génération ne le mérite pas, ils quittent ce monde sans s’être révélés. « Celui qui pourrait être le Machia’h ben David de notre génération se nomme Eliyakim ben Chmouel et vit dans le village de Tisavitch, non loin de Lublin. Une fois votre mission achevée, vous pourrez, en récompense de vos efforts, rendre visite au Machia’h de notre génération », dit le Arizal à ses élèves en les bénissant avant leur départ.

Rabbi ‘Haïm et Rabbi Israël se mirent en route, emportant avec eux des mets raffinés de Safed, encore chauds à leur sortie du four. Peu après, un nuage qui passait par là les emporta jusqu’à Lublin et les déposa – comme on pouvait s’y attendre – à l’entrée de la synagogue où priait le Maharchal. Ils arrivèrent juste à temps pour la prière de l’après-midi.

L’apparition soudaine de ces deux Juifs aux visages empreints de sainteté, vêtus des imposants habits que l’on portait à Safed au XVIe siècle, causa un vif émoi. À la suite d’un incident qui se produisit alors dans la synagogue – et qui constitue à lui seul toute une histoire –, le Maharchal comprit que ces visiteurs étaient véritablement des hommes d’une sainteté exceptionnelle.

Les deux hommes se présentèrent et exposèrent leur mission. Ils dirent au Maharchal qu’ils avaient quitté Safed le matin même et lui en donnèrent pour preuve les mets venus d’Israël, qui étaient encore chauds. Le Maharchal leur demanda de lui révéler les enseignements de leur maître, le Arizal, afin de pouvoir en juger par lui-même. « Ces enseignements sont si secrets et si saints, expliquèrent les visiteurs, que nous ne pouvons les révéler que dans un lieu isolé, loin des oreilles indiscrètes. »

Ils descendirent dans la cave obscure du Maharchal. Dès que les tsadikim commencèrent à exposer les enseignements de leur maître, toute la pièce s’illumina. Le Maharchal déclara ensuite que son attitude avait changé. Il leur promit que non seulement il avait renoncé à toute idée de prononcer une excommunication, mais qu’il se considérerait désormais comme l’un des grands admirateurs du Arizal.

En désespoir de cause, ils révélèrent au rabbin la véritable nature de leur mission…

Les deux disciples du Arizal poursuivirent leur route jusqu’à Tisavitch pour y recevoir leur récompense. À leur arrivée, cependant, ils découvrirent que nul ne savait où se trouvait Reb Eliyakim. Les anciens de la ville les mieux informés doutaient même sérieusement de son existence. Les kabbalistes de Safed se rendirent chez le rabbin local et l’interrogèrent au sujet d’Eliyakim, fils de Chmouel, mais sans résultat. En désespoir de cause, ils révélèrent au rabbin la véritable nature de leur mission.

Après de nombreux efforts déployés par quantité de personnes, ils parvinrent enfin à retrouver l’insaisissable Reb Eliyakim. Inutile de dire que les deux visiteurs ne perdirent pas un instant avant de se rendre chez lui, accompagnés du rabbin de Tisavitch, qui avait insisté pour venir avec eux.

Une fois arrivés chez celui qui leur avait été désigné comme le Machia’h ben David de la génération, ils découvrirent avec surprise une seule petite pièce, deux lits délabrés, une table sur le point de s’effondrer et une chaise. Reb Eliyakim lui-même était allongé dans son lit, tandis que son épouse se tenait près du fourneau placé au milieu de la maison.

Après avoir été accueillis par leurs hôtes, surpris mais ravis de recevoir des visiteurs – tout particulièrement le rabbin et des voyageurs aux visages si empreints de sainteté –, ils se présentèrent : « Nous sommes les élèves du saint Ari, venus de la ville sainte de Safed, dans la sainte Terre d’Israël, et l’on nous a dit que vous étiez celui qui, dans notre génération, pourrait remplir la mission de Machia’h ben David. »

Maintenant que ce secret a été dévoilé, je dois quitter ce monde…

« Ah ! Le Ari et ses révélations ! Il s’est causé à lui-même, comme à moi, un grand tort, s’exclama Reb Eliyakim. Maintenant que ce secret a été dévoilé, poursuivit-il, je dois quitter ce monde. Ma dernière demande est que vous preniez personnellement en charge mes funérailles et tout ce qu’elles impliquent. Veuillez inscrire sur ma pierre tombale : Ci-gît un homme de vérité et d’intégrité. 12 Eloul 5332. »

Sur ces mots, Eliyakim ben Chmouel quitta ce monde, laissant derrière lui un monde indigne du Machia’h. (Certains disent que cette révélation connut une fin aussi tragique en raison de la présence du rabbin de la ville ; si les élèves du Arizal étaient venus seuls, l’issue aurait été différente.)

Après les funérailles, Rabbi ‘Haïm et Rabbi Israël rendirent visite à la veuve pendant son deuil. Ils l’interrogèrent sur la conduite de son mari.

« Je me suis mariée très jeune, répondit son épouse. Durant toutes ces années, mon mari fut gravement malade. Je subvenais seule à tous nos besoins. Il passait la majeure partie de son temps au lit. Cependant, juste avant Chabbat, un changement radical se produisait toujours : la maison s’élargissait et s’allongeait, et une table entièrement dressée, garnie des meilleurs mets de Chabbat, apparaissait. Arrivait alors un groupe de visiteurs aux visages empreints d’une grande sainteté, qui apportaient toujours avec eux un rouleau de la Torah. Mon mari retrouvait force et santé et, avec ses invités, passait tout le Chabbat à prier, à étudier et à prendre les trois repas traditionnels.

Après la prière du samedi soir, la maison reprenait les dimensions qu’elle avait en semaine…

« Après la prière du samedi soir et la Havdala, la maison reprenait les dimensions qu’elle avait en semaine, les invités disparaissaient et mon mari retournait dans son lit. Cela se reproduisait chaque semaine depuis notre mariage. »

« Pourquoi n’avez-vous jamais parlé à personne de ce prodigieux miracle ? » lui demanda-t-on. Voyant combien chacun était stupéfait par ce qu’elle avait raconté avec tant d’innocence, elle expliqua : « Je sais qu’une jeune mariée est semblable à une reine et qu’un jeune marié est semblable à un roi. J’ai donc supposé que cela se produisait dans chaque foyer juif, à chaque Chabbat après le mariage ! »

L’auteur précise qu’à l’époque où il écrivait, on pouvait encore trouver dans le cimetière juif de Tisavitch une pierre tombale portant l’inscription reproduite ci-dessus !